Faire réfléchir sans faire fuir

9 May 2019 0 By M

Vous avez en face de vous une personne qui semble coincée dans des croyances totalement néfastes pour elle. Par exemple, elle est persuadée qu’en allant voir cette médium toutes les semaines elle arrivera à faire face à la mort de son mari (ça va faire bientôt deux ans, elle ne peut plus s’en passer). De votre point de vue – lequel vous paraît assez objectif – cette personne aurait tout intérêt à remettre en question cette croyance. De deux choses l’une, soit votre objectif pour elle est éloigné de la réalité de ses besoins, soit vous êtes dans le vrai et pourriez bien lui rendre un fier service.

Dans tous les cas, votre intention est sincère et repose sur votre envie de faire quelque chose pour l’aider à réaliser qu’elle est en train de se faire avoir. Vous avez déjà compris que vous marchez sur des œufs et qu’il s’agirait peut être de savoir comment faire pour ne pas aggraver les choses (vous pensez que la personne peut vous tourner le dos au premier faux pas).

Avant de vous lancer sur cette voie, qui peut s’avérer périlleuse sans préparation ni méthode, voici LES 3 BASIQUES

Evaluer la pertinence de votre objectif en fonction de la personne concernée : La personne est-elle prête psychologiquement à remettre en question sa croyance ? d’accord pour échanger ? Est-ce utile ou allez-vous perdre votre temps ? La personne est-elle honnête intellectuellement ? Prête à se questionner ? Et vous, êtes-vous prêt à changer d’avis ?…

Eviter la confrontation à base d’argumentation : typiquement dès que vous entendez un “oui mais…” vous êtes sur la mauvaise voie. Autrement dit, les preuves, les faits, les conseils, doivent rester bien sagement couchés à vos pieds !

Rester humble : Ce n’est pas le moment de prouver que vous avez raison (même si c’est le cas). L’idée n’est pas de pousser la personne à se rendre compte qu’elle a tort mais à se dire qu’il y a peut-être d’autres façons de voir les choses, tout aussi vraies.

Parler à travers les barreaux

Parler avec un ” illusionné” ( j’appelle comme ça une personne qui a été illusionnée), c’est comme parler avec quelqu’un qui se trouve derrière les barreaux d’une prison mais qui pense que c’est vous qui êtes du mauvais côté !

Cela peut paraître paradoxal mais pour sortir quelqu’un de ses illusions il ne faut pas vouloir le faire. Pour peu qu’il s’agisse de l’un de nos proches ou que l’on soit impliqué dans une quelconque mission de sauvetage, le risque est d’aggraver la situation.

Ni conquérants ni convaincants

Le piège principale dans lequel n’importe qui peut tomber est de tenter de convaincre la personne qu’elle se leurre. Le bon sens ici n’est pas si bon. Vous pouvez expliquer par A plus B que les médiums ne sont pas ce qu’ils disent être, qu’ils ne communiquent pas réellement avec les morts et qu’en fait, eh bien il faut faire son deuil. Cela n’aura pas l’impact espéré parce que le problème ne se situe pas au niveau de la véracité des faits en soi mais au niveau de la capacité de discernement.

L’esprit critique qu’une personne est censée avoir pour évaluer correctement la situation n’est pas absent, il est tout simplement mis en sourdine sur ce sujet là. En général avec l’aide d’un tiers !

La plupart des techniques de manipulation se basent sur le principe du détournement, à bon ou à mauvais escient. C’est à dire, abaisser nos défenses, contourner nos résistances, déplacer notre attention. Les gentilles manipulations de spectacle font de même (celles des illusionnistes, des mentalistes ou des hypnotiseurs). Celles des psy et des hypnothérapeutes aussi parce qu’ils utilisent des combines thérapeutiques pour aider leurs patients. J’ai remarqué que la plupart des gens qui se font illusionner le sont par des “illusionnés” devenus “illusionneurs”. Ce ne sont pas toujours des pervers ! Le propre du pervers est de détourner l’autre avec l’intention de le faire pour son seul profit, donc à l’inverse de ceux dont le métier consiste à divertir ou à soigner.

L’amener à s’auto-questionner (juste un peu)

S’il y a une chose que je retiens de mon métier de psy c’est que l’on n’arrive à aucun changement sans maîtriser un tant soit peu l’art du questionnement. Quelques bonnes questions bien placées peuvent vous déplacer des montagnes ! A partir du moment où la question fait réfléchir alors la remise en question est possible. Cela étant dit, il me paraît important de considérer les croyances comme des poteaux dont certains sont porteurs d’un édifice.

Plus on touche à des croyances profondes, tenant en équilibre la structure de l’identité, plus on doit y aller avec précaution. C’est pourquoi il y a des terrains sur lesquels il est déconseillé d’aller sans être formé pour cela.

Comment savoir ?

Vous savez que vous êtes en train de patauger, d’enfoncer le clou de la croyance ou de faire du mal quand vous recevez des “Oui mais” ou des baffes verbales. Quand la personne devient soit évitante soit agressive alors voilà, vous savez… Cela se voit très nettement au niveau non verbal ou para-verbal ( elle regarde ailleurs, croise les bras, se gratte nerveusement, fronce les sourcils, augmente son débit de parole, hausse le ton …)

Aller trop vite, c’est y aller trop fort. Et hop ! Retour à la case départ. Vous voilà quelque peu frustré. Cette personne est tellement bornée qu’elle ne veut même pas entendre vos super arguments ?

La clé c’est l’écoute !

Le questionnement n’est utile que s’il suit le fil de pensée de l’interlocuteur. Autrement cela s’appelle un interrogatoire.

Alors comment s’y prendre si l’on y connait rien ?

La méthode Socratique

Peut-être avez-vous entendu parler du dialogue socratique, ou du questionnement socratique ? C’est une méthode stratégique qui consiste à confronter l’interlocuteur avec ses propres idées et l’amener progressivement à évaluer leur cohérence ou leur bien-fondé. C’est un outil utilisé par certains psychologues, en TCC notamment, ainsi que par les enseignants, coachs etc. Pour moi, il s’agit d’un art assez délicat qui nécessite un positionnement et un état d’esprit qui va au delà de la simple technique. Socrate enseignait dans les rues d’Athènes de cette façon, très humblement vêtu et sans chaussures, en dialoguant avec ses concitoyens. Il “accouchait les esprits” selon sa célèbre maïeutique. Certains disent que sa démarche était hyper-directive et induisait une relation dissymétrique avec “l’élève” ainsi mis dans cette posture. (1)

“Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien, tandis que les autres croient savoir ce qu’ils ne savent pas”

Socrate

Au delà de la personnalité de Socrate, l’attitude derrière ce type de dialogue se veut ouverte et surtout curieuse. Si nous ne cherchons pas à comprendre réellement la pensée de l’autre, et que nous nous bornons à faire passer un message, du type “tu te trompes, je détiens la vérité”, alors nous passons à côté d’un échange constructif.

L’entretien épistémique de rue

L’entretien épistémique est une autre façon de désigner cette posture sage qui vise à mettre en lumière des connaissances lors d’un dialogue, à en étudier le sens et la manière dont elles apparaissent et se maintiennent.

Ce type d’échange peut se faire n’importe où et ne dure pas plus de dix minutes, c’est à la portée de tous. Si la personne peut repartir avec de nouveaux éléments de réflexion, songeuse, en se disant “Tiens, je ne voyais pas les choses comme ça et je ne suis plus aussi sûr…”, alors quelque chose de positif est en train de se passer. Elle peut reprendre le contrôle de ses actions, non plus dirigées par un dogme mais par une croyance plus adaptée pour elle. C’est à elle de voir.

Pour en savoir plus sur le dialogue socratique d’un point de vue pratique, je vous recommande de visionner cette vidéo* d’Anthony Magnabosco qui nous présente sa vision de l’entretien épistémique lors d’une conférence. Ce Socrate moderne arpente les rues texanes en interrogeant les croyances des passants, souvent des étudiants. Si au premier abord nous pouvons penser, nous français, qu’il s’attaque un peu durement à la croyance religieuse, il faut bien remettre cela dans le contexte d’une Amérique croyante où la population athée tente de trouver une place. Le sujet de discussion peut s’étendre à toute sorte de croyances (karma, esprits, vaccins…). L’idée est d’amener les personnes à s’interroger sur le raisonnement avec lequel elles sont parvenues à croire en l’irrationnel et de réaliser que cette méthode est peu fiable puisque basée sur l’intuition ou la foi. La famille et la culture d’origine nous influencent, autant en être conscients.

*Vidéo traduite en français par mes soins, avec l’accord de l’auteur. Il suffit d’activer les sous-titres.

Epistémologie de rue : dialogue socratique qui tente d’identifier la fiabilité des méthodes utilisées pour former des croyances profondes, d’une manière respectueuse.

Anthony Magnabosco

Je ne conseille cependant pas d’utiliser ces pratiques avec n’importe qui, ni plus de 5-10 minutes, car comme vous pourrez le constater en visionnant les extraits présents dans cette vidéo, les personnes ainsi questionnées montrent un vrai malaise lorsqu’elles se trouvent contraintes de remettre en question leur croyance. Cela ne veut pas dire qu’elles n’en tireront pas un bénéfice certain après coup mais nous n’en savons rien, alors prudence.

Pour résumer la méthode est la suivante :

  • Créer le rapport
  • Ecoute active
  • Questionnement respectueux
  • Accueillir les silences
  • Synthétiser
  • Finir en bons termes / se mettre d’accord pour se revoir

Conférence d’Anthony Magnabosco : ‘Nous faisons fausse route : comment mener des discussions plus efficaces avec les croyants’ (2015)

Faire réfléchir l’autre commence par soi

Tout un chacun peut arriver à maîtriser ce type d’entretien de rue, c’est à dire au détour d’une rencontre ou d’une conversation. C’est un ensemble de savoir-faire et de savoir-être qui amène chacun à acquérir un style bien à lui. Ce n’est pas facile pour autant et cela demande une méthode et un entraînement. Pour en revenir à cette femme aux prises avec un medium dont on soupçonne la malhonnêteté, il est toujours possible de parler avec elle d’une façon orientée. Si vous la quittez en lui laissant l’occasion de repenser à quelques unes de ses contradictions, alors c’est suffisant.

Peut-être même que vous faites déjà cela sans le savoir. Au fil du temps, à force d’entraînement, la stratégie la plus simple s’impose d’elle-même, elle ressemble de près aux méthodes citées plus haut. Personnellement dans ma pratique je ne lui donne pas de nom. Je fais ce que je sais faire avec des ratés et des succès, sachant que mon cadre d’intervention est tout à fait différent de celui de la rue. La temporalité et l’objectif sont différents.

Vous trouverez ici un extrait d’une intervention de Steven Hassan (2) auprès de Gary , un adepte de secte croisé à un arrêt de bus. Ceci pour vous donner une idée du type de questionnement efficace dans les cas complexes. Étonnamment, ce qui marche avec les personnes vraiment sous emprise mentale et celles qui s’enferment toutes seules dans des fausses croyances, repose sur les mêmes principes. Ce qui fait la différence c’est le cadre d’intervention.

Références

1- Parlebas Pierre. Un modèle d’entretien hyperdirectif. In: Revue française de pédagogie, volume 51, 1980. pp. 4-19; doi : https://doi.org/10.3406/rfp.1980.1714 https://www.persee.fr/doc/rfp_0556-7807_1980_num_51_1_1714

2- Steven Hassan – Protégez-vous contre les sectes – Editions du Rocher, 1995.